Hausse des primes d’assurance, menace de judiciarisation, non revalorisation des honoraires… Le malaise de la profession est tel qu’un certain nombre de gynécologues-obstétriciens, ayant des enfants en facs de médecine, leur déconseillent de s’engager dans cette spécialité. Pour comprendre les évolutions du métier, voici des témoignages croisés de deux générations de médecins.
Finalement, cela tient à quoi une vocation ? Peut-être à quelques souvenirs d’enfance. À ces moments de douce complicité, qui restent à jamais gravés dans la mémoire. « Je me souviens que, petite, il m’arrivait d’accompagner mon père durant sa visite à la clinique. Je ne devais pas avoir plus de 5 ou 6 ans. Et pour moi, c’était magique. Je « pouponnais » en quelque sorte. J’ai même assisté à un accouchement dans un coin de la salle de naissance. Je pense que mon père était très fier d’emmener sa fille avec lui et moi évidemment très fière de le suivre ainsi », raconte le DrSophie Grandjean, 35 ans, aujourd’hui gynécologue libérale à Toulouse. Dans la famille Grandjean, la gynécologie-obstétrique est assurément une affaire de famille. Et même une affaire de coeur. «Au départ, après l’internat, je me destinais à faire de la pneumologie.
Puis, j’ai rencontré en gynécologie-obstétrique celle qui allait devenir ma femme. J’ai commencé à prendre des gardes dans
le service et puis voilà . La vie a fait le reste… », explique le Dr Bernard Grandjean, qui exerce à la clinique Ambroise Paré
à Toulouse tandis que son épouse, Hélène,qui a interrompu son activité en 1999, est toujours directeur de recherches Ã
l’Inserm. En tout cas, avec deux parents gynécologues-obstétriciens, on peut se dire que la voie était toute tracée pour Sophie Grandjean, une fois admise en médecine. « Pourtant, au départ, je voulais m’orienter vers la pédiatrie, indique-t-elle. Puis, lors de mon premier stage, je me suis rendu compte que c’était une spécialité très difficile, notamment pour avoir de la distance par rapport aux enfants, aux familles. Ensuite, je me suis intéressée à la cardiologie, à la réanimation. Tout me plaisait en fait. Puis lors de mon premier stage en gynécologie-obstétrique, j’ai eu une vraie révélation. Mais c’est vraiment moi qui ai fait ce choix. Mon père ne m’a pas vraiment influencée ».
La gynécologie-obstétrique ? D’abord une affaire de vocation, répondent volontiers tous ceux qui exercent cette spécialité,
quel que que soit leur âge. « Je n’ai pas fait l’internat, je suis une ancienne CES. Et comme tous les gens de ma génération,
j’ai vraiment choisi cette spécialité pour travailler dans le domaine de la naissance », souligne le Dr Mireille Bonneau, qui exerce en
libéral aux Pavillons-sous-Bois, en Seine Saint-Denis. Mais si les vocations restent immuables, force est de reconnaître
que le paysage de la gynécologie-obstétrique a largement évolué en 30 ans. Les « anciens » le reconnaissent : la spécialité dans laquelle ils se sont engagés à l’époque est fort différente de celle d’aujourd’hui. « Dans les années 1970 ou 1980, c’était une spécialité qui était volontiers choisie par les mieux classés à l’internat », se souvient le Dr Jean Marty, 59 ans, secrétaire
général du Syndicat national des gynécologues-obstétriciens de France (Syngof ). « À l’époque, il y avait une vraie valorisation de la périnatalité. Les autorités sanitaires estimaient que c’était un indicateur important de la qualité de soins. C’est une période d’effervescence pour
la spécialité à qui on donnait de vrais moyens pour se développer. Et il n’y avait pas de mise en cause des praticiens. Quand un
problème survenait, la justice et la société estimaient que c’était une forme de fatalité », explique le Dr Marty. « On s’engageait
dans cette spécialité, sans aucune arrière-pensée. Il était d’inconcevable d’imaginer qu’on puisse se retrouver un jour dans le bureau d’un juge », confirme le Dr Bernard Grandjean. « On travaillait sereinement avec des assurances tout à fait compatibles avec une activité normale, ajoute-il. Et surtout, il y avait une très forte reconnaissance de la part des patientes envers lesquelles on était totalement dévoué. On se levait deux ou trois fois dans la nuit, une nuit sur deux et un dimanche sur deux. Mais cela nous paraissait normal ». Le Dr Mireille Bonneau admet que la
menace d’une procédure médicolégale était alors très lointaine. « On parlait des procès aux États-Unis mais tout le monde disait que cela n’arriverait jamais chez nous, que les mentalités en France étaient différentes, indique-t-elle. Quand on réussissait à un faire un diagnostic grâce à l’échographie, on était très fier. Personne n’imaginait qu’on puisse être poursuivi pour un nondiagnostic lors d’un examen échographique ». Puis, peu à peu, les choses ont changé. Progressivement, le regard de la société sur la médecine a évolué. « Beaucoup de praticiens sont aujourd’hui assez désabusés car ils ont mal vécu la perte d’une certaine forme de magistère de la médecine. Surtout, désormais, nous sommes de plus en plus face à des patients qui choisissent, qui exigent parfois mais qui, dans le même temps, sont assez largement déresponsabilisés», constate le Dr Jean Marty. Chez les libéraux, l’augmentation très forte des primes d’assurance est évidemment fort mal vécue, tout comme les
risques médicolégaux. « Limiter à 3 millions la part couverte par les assurances, c’est tout à fait insuffisant quand on voit les sommes allouées par certains tribunaux », indique le Dr Bernard Grandjean. Pourtant très motivée, le Dr Mireille Bonneau a décidé d’interrompre l’obstétrique il y a cinq ans pour se consacrer uniquement à une activité de gynécologue. « Comme d’autres collègues,
j’avais de plus en plus de mal à accepter la non-revalorisation des honoraires alors que, dans le même temps, les primes d’assurances explosaient, explique-t-elle. C’était aussi très pesant d’exercer dans un climat d’angoisse permanente, toujours sous la menace d’une procédure médicolégale.
Et puis, il y a la fatigue physique, qui est réelle. En libéral, vous ne pouvez quasiment pas trouver de remplaçant pour les congés. Si vous partez en vacances, c’est une perte sèche de revenus. Résultat, il est difficile de se reposer alors que c’est pourtant un métier très fatigant, avec une pression énorme ». Dans ce contexte un peu sombre, un certain nombre de gynécologues-obstétriciens sont assez réticents à encourager
leurs enfants, étudiants en médecine, à marcher sur leurs pas. La fille de Mireille Bonneau, Claire, 23 ans, peut en témoigner. « Quand j’ai commencé mes études de médecine, je me disais que je ferais tout sauf de la gynécologie-obstétrique. Ma mère, en effet, m’avait largement mise en garde contre l’évolution de la spécialité », explique la jeune femme qui, malgré cet avertissement maternel, a quand
même attrapé le virus. Aujourd’hui, en effet, elle est interne à l’hôpital intercommunal de Montreuil en… gynécologie- obstétrique. « C’est un stage qui m’a fait découvrir et aimer cette discipline. Ce qui m’a séduit, c’est d’abord les relations très particulières qui existent avec les femmes qu’on peut suivre dans la durée. On les voit pour une contraception, pour une grossesse puis, plus tard, pour une ménopause. C’est aussi une
spécialité très variée. Dans une même journée, on peut annoncer un début de grossesse à des parents transportés de joie puis, dans la foulée, recevoir une femme atteinte d ’un cancer. On voit beaucoup de nouveau-nés qui vont bien et, quelques autres, pour qui la situation est plus délicate. Humainement, c’est très varié et très riche », souligne le Dr Claire Bonneau. Le Dr Jean Marty, lui, n’a jamais cherché à influencer son fils, François, 31 ans, aujourd’hui chef de clinique en chirurgie orthopédique au CHU de Tours. « Quand il était en classe de première, je l’ai emmené une fois avec moi dans une salle d ’accouchement pour qu’il se fasse une idée par lui-même. Mais ensuite, je l’ai laissé entièrement libre de ses choix ». De son côté, son fils se souvient de ces moments passés aux côtés de son père, à la clinique. « Je me rappelle
surtout combien c’était gratifiant pour moi de voir mon père être remercié par les patientes qu’il avait prises en charge », explique le Dr François Marty qui, ensuite, a hésité entre la gynécologie-obstétrique et la chirurgie orthopédique. «Durant mes stages, je me suis senti bien
dans les deux spécialités. Au final, mon choix a été positif : j’ai davantage choisi l’orthopédie que rejeté l’obstétrique. Mais avec le recul, je ne regrette rien, surtout avec le problème de judiciarisation. Ce problème existe bien sûr dans ma spécialité mais cela n’a rien à voir. En orthopédie, on est surtout confronté des complications fonctionnelles, mais le risque vital est exceptionnel ». D’une génération à l’autre, les modes d’exercices ont aussi évolué, notamment via la très forte féminisation de la discipline. Avec des jeunes qui aiment leur métier et veulent s’investir. Mais sans être corvéable à merci et ne vivre que pour la médecine. Après avoir pratiqué l’obstétrique durant huit ans à l’hôpital, le Dr Sophie Grandjean a choisi, l’an passé, de s’installer en libéral pour faire uniquement de la gynécologie, de l’échographie et de l’infertilité. « C’est un choix de vie. L’obstétrique est quelque chose d’extraordinaire mais aussi de terriblement exigeant, explique-t-elle. Je n’ai aucun reproche à faire à mon père mais il est vrai que, lorsque j’étais petite, je le voyais rarement à la maison. Je crois que jusqu’à l ’âge de 15 ans, je ne suis jamais partie en vacances avec lui plus d ’une semaine. Et même aujourd’hui, il a toujours son portable avec lui au cas où la clinique appelle. Moi, j’ai deux enfants et un conjoint qui est lui aussi gynécologue-obstétricien. Et même si j’aime profondément ce métier, j’ai envie d’avoir du temps pour mes enfants, pour ma famille ». Quand il écoute sa fille, le Dr Bernard Grandjean ne peut pas s`empêcher de dire que « c’est elle qui a raison ». Mais dans la foulée, il avoue que lui-même ne changera pas sa façon de travailler. Même s’il a aujourd’hui 67 ans. « Cette nuit, j’étais debout à 2 heures pour un accouchement et à 7 heures au bloc pour une césarienne. Et même si je récupère moins bien qu’à 30 ans, je ne me vois vraiment pas fonctionner autrement ».
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