Les gynécologues sont les médecins avec qui les femmes évoquent le plus facilement leurs difficultés sexuelles. Pourtant, ils sont souvent mal à l’aise pour répondre à leur demande, faute d’une formation initiale suffisante. S’ils sont de plus en plus nombreux à s’inscrire dans un diplôme interuniversitaire de sexologie, le mouvement reste encore limité.
Docteur, maintenant que cela va bien pour moi de ce côté-là , est-ce que par hasard, vous n’auriez pas le nom d’un
confrère à me conseiller… pour aider mon mari ? ». Quand une de ses patientes lui formule ce genre de demande, le Pr Pierre Marès, chef du service de gynécologie-obstétrique du CHU de Nîmes, sait qu’il a rempli sa partie du contrat. Et qu’il va pouvoir donner à cette dame le nom d’un confrère urologue-andrologue (par exemple le Pr Costa à Nîmes) ou sexologue pour tenter d’aider son compagnon à retrouver une sexualité épanouissante ou équilibrée. « Ce genre de situation se produit régulièrement. Dans ma consultation de sexologie, je reçois environ un tiers de femmes, un tiers d’hommes et un tiers de couples », souligne de son côté le Dr Francis Collier, chef du service d’orthogénie et de médecine du couple au CHRU de Lille et secrétaire général de l’Association inter-hospitalouniversitaire de sexologie (AIHUS). Les 3es Assises françaises de sexologie et de santé sexuelle, qui se sont tenues en mars à Reims, ont permis de le vérifier : de plus en plus de gynécologues s’intéressent aujourd’hui à cet exercice. «C’est vrai mais personnellement, je pense qu’ils ne sont pas encore assez nombreux », indique le Dr Sylvain Mimoun, qui exerce en libéral à Paris, tout en dirigeant l’unité de gynécologie psychosomatique de l’hôpital Robert Debré et le centre d’andrologie de Cochin à Paris. Cela fait 25 ans que le Dr Mimoun a une pratique de sexologie. Un pionnier, un peu comme le Dr Collier qui a fait sa formation de sexologie il y a 30 ans à Paris. « À l’époque, il y avait très peu de gynécologues à s’intéresser au sujet. Aujourd’hui, heureusement, on en voit de plus en plus dans les promotions de
diplômes interuniversitaires (DIU) de sexologie. Dans le DIU de Lille-Amiens, on a régulièrement entre 4 et 6 gynécologues par promotion, parfois même davantage », explique le Dr Collier.
Une carence de la formation initiale
De l’avis général, la formation initiale des gynécologues obstétriciens et même médicaux est très largement insuffisante
en sexologie. « On peut même dire qu’elle est quasi nulle, estime le Dr Collier. C’est bien simple : une sage-femme est trois fois mieux formée qu’un gynécologue. Par exemple, à la faculté de Lille, une sage-femme, au terme de sa formation, aura eu dix heures d’enseignement de sexologie contre trois heures pour un gynécologue ». Cette carence au niveau de la formation n’est pas sans poser problème. Car de tous les médecins, les gynécologues sont certainement ceux vers qui les femmes se tournent le plus volontiers, au départ, pour évoquer, parfois à demi-mots, leurs difficultés sexuelles. Le plus souvent, il faut bien reconnaître que le sujet est abordé à l’occasion d’un problème médical ou purement gynécologique. «Nous sommes forcément amenés à nous intéresser aux questions de sexualité lorsqu’on parle de contraception, de grossesse, du post-partum, de la ménopause et des traitements hormonaux », indique le Pr Marès. « L’alibi numéro 1, c’est la pilule. Pratiquement tous les jours, je vois des patientes qui me disent : « Docteur, depuis que je prends la pilule, il n’y a plus rien qui marche ». Elles ont un très fort besoin d ’être rassurées sur la mécanique physique et hormonale », constate le Dr Collier. « Pour les femmes, les gynécologues sont les spécialistes de l’appareil génital et donc de l’appareil sexuel, indique le Dr Mimoun. Alors que pour bon nombre de gynécologues, ce n’est pas le cas. Ils ont le sentiment de jouer pleinement leur rôle quand ils traitent des symptômes de la zone génitale qui peuvent gêner la sexualité : des douleurs, des pertes, des mycoses à répétition. Mais à partir du moment où cela devient un peu « borderline » avec des femmes qui évoquent une baisse du désir ou du plaisir, beaucoup de gynécologues ont l’impression que cela n’est plus vraiment de la médecine et que ce n’est pas de leur compétence. Ce qui n’est pas faux s’ils ne sont pas formés ». Présidente de la Fédération nationale des collèges de gynécologie médicale, le Dr Brigitte Letombe reconnaît que le gynécologue est le premier interlocuteur des femmes sur ces questions. « Nous sommes des spécialistes avec une patientèle très fidèle puisqu’on suit les femmes depuis l’adolescence. On connaît souvent beaucoup de choses de leur vie personnelle. S’il y a un spécialiste à qui elles peuvent se confier, c’est bien le gynécologue. Le problème est que face à une demande concernant un problème sexuel, le médecin non formé pourra avoir tendance à évacuer la question en disant que cela va passer. Or, si on évacue la demande, la patiente risque de ne plus jamais oser en parler. Cela lui a beaucoup coûté d’en parler et si elle constate qu’on ne l’écoute pas, elle n’y reviendra plus. Il est donc important que le gynécologue, qui ne sent pas compétent pour gérer le problème, sache entendre cette demande et orienter la patiente ». Bien souvent, ce sera au gynécologue de « tendre la perche » et d’inciter la patiente à évoquer le problème s’il sent qu’il en existe un. « Je fais beaucoup de chirurgie du prolapsus et de l’incontinence d’urine, indique le Pr Marès. Et de façon obligatoire, je me dois de poser la question : avez-vous des fuites d’urine ? Sontelles gênantes ? Y-a-t-il une sécheresse vaginale ? Les rapports sontils
douloureux ? Pratiquement à chaque fois, la femme dit que tout va bien. Alors, je glisse qu’à partir de 50 ans, 30 % des femmes peuvent connaître des désagréments de ce type… Et très souvent, à la fin de l’examen ou à la consultation d’après, la patiente me dit : Docteur, puisque vous en parlez, je dois reconnaître que cela m’arrive de temps en temps… ». Le problème est que cette capacité à « tendre la perche » ne s’improvise pas. Cela demande un savoir-faire qui ne s’acquiert pas durant la formation initiale. C’est la raison pour laquelle il peut être utile de faire un DIU de sexologie. « Cette formation peut apporter une ouverture d’esprit, une capacité à entendre et à prendre en charge des problématiques sexologiques. La majorité des gynécologues qui font le DIU viennent chercher cette capacité à pouvoir communiquer avec leurs patientes dans de bonnes conditions, à être capables de créer un contexte de confiance réciproque, à utiliser la bonne sémantique et rester dans l’empathie sans tomber dans l’excès », indique le Dr Collier. « Dans la prise en charge sexologique, il y a un savoir-faire mais aussi un savoir être. Dans le DIU de gynécologie psychosomatique que j’anime, on fait beaucoup de consultations simulées, de jeux de rôle », souligne le Dr Mimoun.
Selon le Dr Letombe, la plupart des gynécologues qui suivent le DIU font cette démarche car ils se rendent compte
qu’ils ont besoin de ce « bagage » dans leur activité, sans pour autant se destiner à un usage exclusif de la sexologie. « La très grande majorité de nos étudiants sont des médecins installés depuis dix ou quinze ans et qui se rendent compte que cette formation leur manque dans leur exercice », confirme le Dr Collier.
Une médiatisation grandissante.
Ces gynécologues, qui ont un exercice de médecine sexuelle, savent qu’ils doivent tenir compte de la médiatisation grandissante autour des questions de sexualité. Longtemps tabou, le sujet est désormais exposé, analysé, décortiqué dans les journaux ainsi que sur les antennes de télévision et surtout de radio. Au départ, cette médiatisation a été plutôt vue d’un bon oeil par les médecins qui s’intéressent à la « sexo », notamment parce qu’elle a permis de faire venir dans les cabinets des gens qui n’auraient jamais osé parler de leurs problèmes sexuels avec un médecin. « Un an avant l’arrivée du Viagra ® dans les pharmacies françaises, pratiquement toute la population connaissait déjà le nom du médicament. Cela prouve qu’il y avait un besoin très important de la société pour obtenir des réponses médicales à ces problèmes », indique le Dr Collier.
Lever les tabous
Si cette médiatisation a permis de libérer la parole chez certaines personnes, elle n’a pas levé tous les tabous. « L’inertie, liée à notre culture judéo-chrétienne, reste encore forte sur la sexualité. Tous les tabous ne sont pas levés », note le Dr Collier. Surtout, cette médiatisation, pas toujours très bien faite, peut avoir ses revers. « Les médias donnent parfois le sentiment que la médecine va faire des miracles. Or, on peut faire beaucoup de choses pour aider nos patientes mais certainement pas des miracles », indique le Pr Marès. « Ils peuvent donner l’illusion que tout le monde s’éclate partout, que tout est très simple. Alors que ce n’est évidemment pas le cas. Du coup, certaines personnes se sentent « anormales » et entrent dans une spirale négative, en se réfugiant dans le silence », constate le Dr Mimoun. « Cette médiatisation a créé une norme qui n’existe pas, ajoute le Dr Letombe. Le problème est que beaucoup de femmes « informées » par les médias féminins, le net... en sont persuadées. Ainsi, je vois trop souvent des jeunes filles qui viennent consulter car elles sont anorgasmiques. Parfois au bout de seulement six mois de sexualité ! Les médias ont créé une sorte d’exigence de résultats ! On peut déplorer que cette désinformation ait tendance à faire croire que tout trouble sexuel peut se résoudre grâce à un comprimé ou à une solution physique dont on peut venir chercher la prescription médicale ! C’est méconnaître que, même si la satisfaction sexuelle mérite un apprentissage et une connaissance de son corps, l’essentiel se situe dans la relation à l’autre. » \\
LES DIU DE SEXOLOGIE
On recense aujourd’hui 10 DIU de sexologie, seule formation reconnue par l’Ordre, qui répond à la « nécessité de formation sexologique dans un but de traitement, de conseil, d’éducation et de prévention (mst-sida) en santé sexuelle ». La formation, qui dure trois ans, comporte 202 heures de cours auxquelles viennent s’ajouter des ateliers et des séminaires.
Ces DIU sont dispensés dans les facultés de Bordeaux, Lille- Amiens, Lyon, Marseille-Nîmes-Montpellier, Nantes-Angers-
Brest-Caen-Rennes-Poitiers, Paris V, Paris XIII, Reims-Metz-Dijon, Clermont-Ferrand, Toulouse.
3 QUESTIONS À...
DR MARC GANEM
Président de la Société française de sexologie clinique
Que pensez-vous de l’implication croissante des gynécologues dans les DIU de sexologie ?
Je suis gynécologue et sexologue depuis 1976. Et je ne peux que me réjouir de voir des confrères comprendre que leur démarche doit s’inscrire dans une visée médicale mais aussi de prise en charge de la qualité de vie. Or, la sexualité est un des facteurs importants de la qualité de vie et fait partie inhérente du travail du gynécologue. À quoi cela sert-il de donner une pilule sans s’enquérir de la sexualité de sa patiente ? À quoi cela sert-il d’être enceinte si c’est pour ne plus avoir de sexualité ? À quoi cela sert-il d’être belle en ménopause et éventuellement de prendre un traitement hormonal si ce n’est pas pour rester sexuellement active ?
L’engagement des gynécologues dans ce domaineest-il suffisant ?
De plus en plus de confrères ont compris la nécessité de faire évoluer leur pratique et on les accueille volontiers. Mais je trouve que cet engagement reste encore assez timide. On voit encore beaucoup de collègues qui ne veulent pas s’intéresser à la question. Ils disent : je ne suis pas formé, j’en ai peur ou cela va prendre du temps dans ma consultation… Ce qui est faux.
Quel peut-être l’intérêt de faire un DIU ?
Cette formation permet de reconnaître les dysfonctionnements, de les nommer, de savoir les prendre en charge d’un point de vue sexologique. Cela permet aussi de savoir qu’on peut travailler en réseau avec des sexologues cliniciens ou médecins.
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